Dans la demeure qui ronronne, le couple de retraités est à ses molles
occupations. La femme coud en silence, l'autre épluche des comptes domestiques.
Les heures dominicales s'écoulent, lentes, lourdes, tristes. L'hôtesse a une
tête de pot-au-feu. D'ailleurs tout sent le ragoût dans cette maison : les murs,
les photos de mariage sur la télévision, la nappe à carreaux, les rideaux, la
vie qui s'y déroule... De la naissance au trépas, ça transpire le bouillon de
navets chez eux. De générations en générations, ça s'enlise sous ce
toit...
Lui, a une tronche de rien du tout. Ou plutôt une face de boeuf, avec un
air de légume.
La pluie ruisselle sur les vitres. On entend le tic-tac morne d'une
horloge-Mont-Saint-Michel du plus horrible effet. Vieillerie inestimable ramenée
de leur voyage de noces dans le département voisin. Un exil de trois jours qui
les marquera pour le restant de leur existence. C'était il y a trente ans.
— Tu te souviens de notre lune de miel au Mont-Saint-Michel, tu te rends
compte dis, hein Germaine ? Ha ! On n'avait pas peur à c't'âge-là qu'on avait,
hein ? On était fou ! C'est pas avec mon arthrite que je remettrais-ça ! Pis ça
coûte... C'est quand même pas quand on est à la retraite qu'on va refaire des
expéditions comme ça. As-tu remis du charbon dans la cuisinière ? Quand même, le
Mont-Saint-Michel, c'était quelque chose !
— Vi bé c'est pas moi non pus qui r'f'rais un périple pareil... Mmm ? Moui
alors... Le temps y passe pas vite aujourd'hui, hein ? Y fait-y un sale temps
dehors, tu t'rends compte un peu ? Ha ben ça alors... Hein tu trouves pas, dis
Bernard ?
— Ah ben ça oui t'as raison Germaine... Y fait un sale temps dehors... Hééé
oui... Demain c'est lundi, tiens.
Échanges affligeants de deux petits vieux vivant depuis toujours sur le
mode de la décrépitude amoureuse. Vers la fin de l'après-midi l'homme lève le
nez de ses calculs mesquins, rajuste ses lunettes et de sa voix ridicule dit à
son épouse :
— Ha ben ça va être le moment de manger dis, tu crois pas ? Demain on est
lundi, ça fera déjà une journée de passée pour aujourd'hui. Hééé oui... C'est
toujours ça de gagné.
Âme indigente qui considère la mort comme une stricte formalité
administrative dont il faut s'affranchir le plus scrupuleusement possible... Et
l'autre de réponde, aussi insignifiante que son bovin de mari :
— Héé oui, demain on est lundi. Ca pââsse...
Le ménage vécut centenaire. Soixante-quinze ans à partager des propos
météorologiques, à parler de la semaine qui s'achève, à se ressasser leur séjour
au Mont-Saint-Michel qui d'année en année prit des allures de légende dans leur
crâne de plus en plus rétréci : une aventure éprouvante, l'odyssée de leur
jeunesse.
On les inhuma sous une averse sépulcrale qui rappelait le tic-tac de leur
pendule-souvenir. Les funérailles furent ennuyeuses à mourir : ils avaient
choisi pour leurs obsèques l'option la plus économique, l'ambiance la plus
maussade, le ciel le plus bas, le jour le plus mortel.
Un dimanche.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire