Aujourd'hui jour du Seigneur, pour la moderne et joyeuse famille c'est la
corvée du rendez-vous chez tante Jeni, éternelle célibataire roumaine arriérée à
la mentalité, aux moeurs et au corps définitivement rigides.
La parente poussiéreuse porte avec mauvaise humeur ses soixante années de
chasteté hargneuse. Elle reçoit avec ostensible retenue les bambins et leurs
géniteurs qu'elle appelle d'ailleurs "géniteurs" afin de bien faire comprendre
aux visiteurs que son coeur est un glaçon en forme d'arête... Chez elle les
embrassades familiales, c'est mi bise, mi gifle. Les enfants incarnant selon ses
critères le "péché du plaisir conjugal", elle tire grand orgueil de son célibat
qui a préservé ses flancs de toute "souillure" et ne manque jamais une occasion
de rappeler la "blancheur" de son hymen à sa nièce pleine de joie et de vie
ayant enfanté trois fois... Ce qui pour la chamelle équivaut à une triple
damnation.
Ce puits de haine, de bêtise et de sécheresse en chignon amuse beaucoup ses
hôtes à la vérité ! L'aïeule est laide, sotte, méchante, et c'est bien ce qui
fait son prix. Qui du reste ignore les vices cachés de la bigote ? Même les
neveux savent les secrets de la vieille chèvre. Après la messe dominicale,
combien de fois l'a-t-on vu s'attarder sur la statue de Saint Sébastien,
reluquant d'un oeil pervers cette musculature lascive percée de flèches, allant
jusqu'à baiser avec fausse ferveur les pieds du plâtre ? Même l'abbé qui n'a
jamais été dupe de sa piété frelatée observe son manège, encore plus amusé que
les autres.
La rombière est, il est vrai, son ouaille la plus fidèle. Et la moins
crédible. L'exemple type pour les autres de ce qu'il ne faut pas être. Cela dit
son curé est miséricordieux, indulgent, charitable envers cette coche
libidineuse déguisée en sainte icône.
Le plus drôle chez la tata, c'est sa manie de nettoyer avec acharnement les
poignées de portes de sa chaste et mortelle demeure une fois les invités
partis... L'abstinente, obsédée par les délices de la chair et leurs mystères,
suspecte la convive et son époux d'avoir copulé juste avant leur arrivée. Idée
insupportable pour cette carne acariâtre, ce qui justifie les réactions
hygiéniques les plus extrêmes ! Jusqu'au grotesque, l'hypocrite ne craint pas de
prouver le degré de sa "très grande pureté" en allant jusqu'à exhiber à qui veut
les voir les chiffons artificiellement souillés ayant servi au nettoyage des
boutons d'ouvertures après la visite de son héritière et de sa tribu ! Elle
pousse parfois le vice jusqu'à conserver les torchons sales pendant toute la
semaine afin de les lui bien montrer le dimanche suivant.
Alors, avec un air plein de dignité, toute triomphante, elle le prend en
témoin et étalant sous ses yeux les carrés de tissu usagés utilisés pour la
désinfection des points d'accès de sa maison de "femme honnête", tandis que
mentalement elle profère les injures les plus immondes à l'adresse de la jeune
mère qui silencieusement l'écoute avec un mélange de lassitude et de pitié
amusée...
La tantine est un trésor, sa descendante le sait. Un trésor de monstre
humain échappé d'un roman pittoresque et improbable, lui-même issu d'un siècle
qui n'a jamais existé... La pudibonde n'est pas de ce monde.
Et c'est également pour cela qu'elle existe, la tante Jeni : parce qu'aucun
romancier n'aurait pu concevoir ce personnage, s'il n'existait réellement.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire