D'une pruderie extrême, la sévère Léontine -dite mademoiselle Léontine- ne
vivait que pour sa haute idée de la décence.
A cinquante ans, elle n'avait embrassé que le crucifix du curé, détestant
aussi maladivement les enfants que les hommes, bien que son chignon baroque et
quelques autres détails de sa toilette pussent laisser supposer que si elle
n'avait pas représenté cette infâme bigote avariée, elle aurait été la plus
parfaite incarnation de la vieille putain.
Avec ses allures de coquette déjà bien ridée, son air strict et ses
souliers immodestes, son rouge à lèvres criard que venait contredire son corsage
hermétiquement, radicalement, définitivement clos, ses ongles vernis aux reflets
vulgaires contrastant avec ses chapelets austères, oscillant entre gouffre et
ciel elle évoquait autant la maquerelle que la sainte.
Jouant sur l'ambigüité des apparences, mademoiselle Léontine aimait semer
le doute chez certains pour mieux faire triompher la "vérité".
La pudibonderie, son credo... Ses journées de rentière employées à faire
grandir cette flamme suspecte se résumaient, hors de ses heures de bénévolat, à
des allées et venues entre son foyer d'éternelle célibataire et l'église, à des
visites pieuses chez les malades mais aussi à des "missions de surveillance" de
ses voisins. Et pour tout dire, du village entier. Souvent elle allait rôder dans le cimetière.
Elle ne se ménageait pas pour rendre service, ne comptant ni son temps ni
les frais personnels (usant non sans perversité du pouvoir que lui conférait sa
fortune) afin que nul n'ignorât ses grandes qualités morales...
Cependant une cause suprême la tourmentait, tournait à l'obsession, et même
à la rage haineuse : son abstinence. Elle se glorifiait sans pudeur de son
ignorance des ivresses de la chair. Toutes les occasions étaient bonnes pour se
vanter de ses moeurs irréprochables. Même les funérailles de ses vieilles
"amies" servaient de prétexte à l'expression publique de sa chasteté, l'éloge
funèbre des défuntes tournant rapidement à l'éloge d'elle-même et de son hymen
demeuré intact.
Tout ce qui pouvait faire songer à un phallus la troublait, aussi
détournait-elle honteusement le regard devant les cierges à la messe, certaines
cucurbitacées voire tels champignons chez son moustachu d'épicier, les gros
cigares que fumait le prêtre de la paroisse qu'elle trouvait séduisant dans sa
robe noire, le manche de la pioche du musculeux cantonnier ...
Sa terreur du symbole viril, son zèle dans le refus de cette "horreur"
comme elle disait, trahissaient comiquement ses irrépressibles
attirances...
Un jour le bedeau lui montra ce qu'elle aurait souhaité ne jamais
voir.
Et ce qu'elle vit, qui la toucha, qui la retourna était si énorme, si
adroit, si bon, juste et vrai, bref si impie qu'elle se convertit...
Mademoiselle Léontine s'est débarrassée de ses missels, médailles, objets
sulpiciens et autres signes de fausse honnêteté ayant si longuement alimenté sa
vanité. Devenue humaine par la seule vertu d'une "charnelle ouverture de cœur",
aujourd'hui elle se consacre avec sincérité et vraie humilité au bien-être
d'autrui, authentiquement préoccupée du sort de son prochain, aimée de
tous.
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