22 février 2025

21 - Les bondieuseries de Marguerite-la-Pieuse

Marguerite est une longue autruche plate de quarante ans qui va à la messe tous les dimanches.
 
Pucelle, superstitieuse, toujours propre sur elle, bête, vertueuse, fière, travailleuse, elle est avant tout fascinée par les crucifix, allant jusqu'à agencer ses carottes, navets et petits pains -savamment coupés- en formes de croix dans son assiette.
 
Autant dire d'apparences phalliques.
 
Horrifiée par le plaisir charnel, Marguerite s'est réfugiée depuis ses premières règles dans la plus perverse des bigoteries.
 
Lourdes est sa passion officielle, le phallus imposant de monsieur l'abbé (qu'elle devine sous la soutane) son véritable objet de culte.
 
Elle maudit les hommes, chérit la grande statue christique de son église, exècre les fringants gendarmes, abhorre les femmes mariées, adore son minuscule dieu d'acier qui danse sur ses seins flasques et stériles au rythme de ses petits pas secs de vieille rosière haineuse.
 
Marguerite-la-Pieuse aimerait et détesterait tout à la fois avoir un énorme pieu de chair entre ses flancs de femelle inféconde.
 
En cachette Marguerite s'amuse à rayer avec un des bras de la figurine du crucifié les noms des morts du village qu'elle a connus dans le livre du souvenir entreposé à l'entrée du cimetière... D'une des quatre pointes de son métal pieux elle déchire consciencieusement le papier afin de profaner la mémoire des défunts avec qui elle avait entretenu d'excellentes relations, jadis.
 
Innocente dépravation de bigote rongée par le feu utérin...
 
Et fantasme chaque nuit sur ses pires cauchemars, c'est-à-dire, pour être exact : le fils de monsieur le maire, le garde-champêtre, le jardinier de la châtelaine ainsi que le frère de l'instituteur, tous membrés comme des ânes à ce qu'il paraît. Du moins d'après les rumeurs du bistrot qu'elle est pourtant censée ne jamais fréquenter... Le prêtre, joliment pourvu lui aussi fait exception puisqu'elle l'injurie et l'idolâtre en même temps. Avec lui c'est ami-ennemi, miel-piment, acide-amer et pour tout dire fleur-fumier. C'est que Marguerite est une nature bien tranchée, entre profonde sottise et hargne extrême.
 
Cette quadragénaire stupide collectionne avec frénésie tout ce que Lourdes et le monde peuvent produire de hideux.
 
Chez elle ça pue le formol, la mort et la naphtaline. Dans sa bibliothèque, des livres pleins d'affligeantes niaiseries avec des illustrations d'un total mauvais goût côtoient les oeuvres les plus révoltantes de Sade. On y trouve encore d'effarantes inepties écrites par des inconnus édités chez "La Pensée Universelle". Sous ce monceau d'hérésies livresques s'accumulent des boites remplies de répugnantes bondieuseries faites de plastique et de toc.
 
Marguerite dort la porte fermée à double tour.
 
Dans son antre bien clos dédié à l'honnêteté, on peut y croiser le rejeton de l'élu mais aussi l'horticulteur de la dame du château. A bien y regarder on y reconnaît également le frangin du maître d'école et le képi de l'employé de la mairie... Un carré d'adversaires bien alignés sous le lit !
 
Sous formes de poupées rageusement confectionnées par ses soins.
 
Semblables à ces Vierges bon marché venues de la vilel des miracles pour trôner sur des postes de télévision ou hanter les salons indigents.
 
A ce détail près que ces quatre menus messieurs de bois et de chiffons sont d'outrancières effigies sexuelles.
 
Et sous son oreiller, une cinquième caricature libidinale. La plus massive de toutes, la plus indécente, la plus haïe et la plus vénérée à la fois...

Monsieur le curé !

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