22 février 2025

26 - Le quincaillier

Vêtu de sa  blouse de travail couleur grisaille, il s'affairait au milieu de ses marchandises avec l'air pénétré de ceux qui sont investis de hautes missions. Une vie passée à exaucer des souhaits pratiques, à débattre avec les fournisseurs et la clientèle de sujets pointus relatifs à des produits détergents, à des chignoles, à des mécanismes subtils de balais-brosses... Parfois il entrait dans des discussions savantes et inspirées avec ses clients pour savoir quel évier, quels jeux de vis ou genres de casseroles correspondaient le mieux à leur recherche. La satisfaction des acheteurs lui donnait le sentiment d'être utile.
 
Et même irremplaçable.
 
Il n'ignorait point que les concierges le considéraient comme un notable, un éminent rouage social de la sous-préfecture. Aussi remplissait-il sa mission avec une ferveur non feinte.
 
Dans son bazar, une odeur de sainteté. Des exhalaisons âcres de chasteté semi-rurale. Un siècle et demi de trésors domestiques entreposés en ces lieux avait rendu l'atmosphère irrespirable : dans son bric-à-brac tout suintait les relents de la province étriquée ! Sur les étagères, les petits riens passés de mode restituaient avec insistance des parfums ensevelis depuis une éternité. Effluves obsolètes à jamais perdus, oubliés par le reste du monde et qui donnent cette nausée délectable que l'on appelle "mélancolie"...
 
Vétustes et cossus, les rayons croulant sous les pièces et outils inspiraient un ennui mortel. L'ambiance désuète et austère de la boutique s'accordait à merveille avec la tête du quincaillier qui sous son tablier sombre se prenait pour un empereur plein d'éclat.
 
La quincaillerie était une vieille affaire fondée par d'illustres aïeux qui, en plein XIXème siècle, s'étaient fait un nom dans la ville. Rois d'une future dynastie de ferblantiers vouée à la légende familiale, leurs portraits jaunis trônaient au-dessus du comptoir, lieu symbolique de toutes les réussites provinciales.
 
Endroit vénérable du royaume, zone rouge de l'antre séculaire, sujet tabou depuis plus de cent cinquante ans, la caisse inspirait un respect inné de père en fils...
 
Cette maison convenable fréquentée par d'antiques rombières en panne de robinetterie ou de dames "bien comme il faut" en manque de détartrant lui conférait une honorabilité qui avait fait son renom depuis quinze décennies. Ici on ne vendait que des choses nécessaires, pragmatiques, fonctionnelles. Point de fanfreluches ni de bagatelles ! Rien que des accessoires indispensables au bon entretien de la plomberie des honnêtes gens, essentiels à la bonne marche du quotidien des citoyens sans histoire, inestimables pour le soutien du moral des troupes immergées dans le réel...

Pauvre homme déjà enterré stagnant dans l'ombre comme un rat condamné au trou, qui du fond de sa tombe ne rêvait pas plus loin que ses articles de zinc et d'étain... Sinistre apôtre de l'ordinaire qui, pour nulle cause supérieure, n'aurait voulu changer sa place de gardien des biens ménagers, trop conscient qu'il était de veiller sur la flamme glorieuse des routines ancestrales, le fier commerçant faisait pitié à voir dans sa destinée aussi triste et étroite que son terne habit professionnel à l'apparence de poussière.

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