C'était un dimanche monotone. Dans la basilique la messe venait de finir.
Le ciel demeurait gris, les cloches sonnaient à toute volée pendant que les
fidèles s'éparpillaient.
Imbécilement, les hommes ne disaient mot. Pieusement, les femmes se
taisaient. Les passants restaient muets et l'airain redoublait de fureur. Le
rond-point plongé dans la torpeur n'était traversé que par quelque silhouette
insignifiante. Le monument aux morts s'ennuyait à mourir sur la place désertée.
Dans la rue les yeux étaient vides, dans les bars les verres étaient
pleins.
Un peuple tranquille de badauds et de balourds passant humblement leurs
jours dans cette petite cité de province sans histoire... Avec ce point de vue
méditatif et mélancolique propre aux âmes rêveuses, je m'attardais sur les
choses banales et les êtres modestes qui entraient en scène là devant moi. Ce
spectacle morne et dérisoire m'inspirait une nostalgie sans objet. Mon spleen était un délice, je le savourais en esthète.
Cette réalité s'imposait à ma fine acuité à travers la vitre du troquet qui donnait sur la l'édifice
religieux. Plus précisément, je voyais tout cela à travers les vapeurs de la
bière qui me montaient au cerveau et qui me rendaient encore plus contemplatif
qu'à l'accoutumée... Et le monde soudain dansait au-dessus de mes pensées, et
des fantômes joyeux tournaient autour de ma solitude hautaine dans le fracas agréable du métal
vrombissant... A mes pieds traînaient quelques vieux mégots écrasés. Tandis que le concert du clocher berçait mon ivresse, je jetai un oeil par la fenêtre du bistrot vers le sommet de l'église où trônait la statue de la Vierge
recouverte d'or.
Les brumes du breuvage continuaient à m'enivrer progressivement. L'éther
montant en moi, je vis les premiers sourires apparaître sur les visages. Les
assoiffés accoudés au zinc, tous marqués à divers degrés par des moeurs
éthyliques héréditaires, étaient devenus mes frères de perdition. Je me
détournai cependant assez vite de cette assemblée de nez pourpres et de
casquettes épaisses.
A présent le son du bourdon descendant de ses hauteurs s'espaçait tout en
diminuant graduellement d'intensité. Bientôt un silence mortel régna à
l'extérieur, ainsi qu'au comptoir. En effet, les buveurs n'ayant brusquement
aucun autre parole à échanger que leurs habituelles banalités, ils se turent
stupidement. Mais leur mutisme me parut plein de discernement, de pénétration,
de profondeur. Mon regard se dirigea une fois encore vers la sculpture mariale
et j'en ressentis un délicieux vertige. Le démon du houblon m'emportait toujours
plus haut sur ses ailes ambrées... Je ne me sentais plus seul. Un feu du
diable me brûlait, j'étais aux anges.
Tout autour de moi était devenu statique. Il ne se passait rien dans la buvette, rien dehors, rien ni à l'intérieur des têtes ni au fond des coeurs. Le sort m'avait fait échouer dans cette France reculée, enlisée dans l'apathie dominicale. Tout y respirait l'ennui,
le petit blanc sec et la léthargie, et ses habitants ne trouvaient pas le moindre but à leur journée.
Tout n'était que mollesse et temps qui passe, monotonie et repli sur soi. Mais
dans mon esprit se concertaient avec finesse et éclat Bacchus et la Sainte dorée
: un instant de grâce dans un microcosme de parfaits abrutis.
La ville était morte et s'appelait Albert.
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