Je suis un bien-pensant et mets un certain prix à mes étroites mais
strictes certitudes. Je les protège tant que je peux contre tous ces étrangers
qui n'éprouvent pas mes soucis de frileux.
Je déteste les nouveautés, les philosophes m'ennuient, les pauvres me font
peur, mes voisins m'importunent. J'affectionne les moeurs étriquées et puise
dans le passé pétrifié des références culturelles rassurantes.
J'aime l'ordre établi par-dessus tout.
Je trouve que les intellectuels sont trop audacieux, et surtout qu'ils
cogitent plus que de raison. On devrait faire taire ces tristes natures qui
diffèrent trop de ma façon de voir les choses, au nom de mon doux confort
d'esprit que de médisants licencieux qualifieraient de "petit bourgeois".
Je ne reconnais que l'autorité en vigueur dans mon pays, en honnête et
conforme citoyen que je suis. Je milite avec rage pour que tous paient leurs
impôts. J'appartiens aux contribuables droits qui, officiellement, s'acquittent
dûment de leurs dettes et qui ne se privent pas pour le faire savoir à qui veut
bien l'entendre, qui le crient sur les toits au besoin, tout en trichant pour en
laisser le moins possible à l'Etat. Oui, l'hypocrisie fait partie de mon univers
étréci, de ma culture bornée, de ma conduite privée et publique.
L'apparence est très importante pour moi. Je préfère avoir affaire à un
personnage véreux dans le fond mais "bien comme il faut" en surface, plutôt que
côtoyer une âme vertueuse mais suspecte selon les autres. Dans le premier cas
mon honneur sera sauf au regard de cette société de laquelle je suis issu.
Mes véritables égaux sont ceux qui me ressemblent : bourgeois uniquement
préoccupés par le coton de leurs idées molles et la soie de leur corps flasques,
mais aussi par la quantité de biens palpables qu'ils peuvent amasser au fil des
ans.
Penser autrement signifierait perdre l'estime de mes pairs, perdre mes
acquisitions matérielles, perdre mes habitudes si sécurisantes, si
confortables.
Je suis égoïste. Je ne désire pas partager, même avec ceux que j'appelle
mes "frères de sang et d'écus", les richesses terrestres que j'ai accumulées
avec avidité. Mon sens de la fraternité, qui est déjà très sélectif au départ,
cesse net dès que j'entends le joyeux cliquetis du verrou de mon coffre-fort.
Une cause en particulier est sacrée, à mes yeux : l'argent.
Et c'est là, dés qu'il est question de finances, que je me méfie de mes
proches amis et de mes lointains ennemis. Et pour tout dire, du monde
entier.
L'important, en somme, c'est de faire bonne figure devant son banquier, ses
connaissances mondaines, son percepteur, son évêque, même si dans ce dernier cas
il est de notoriété que l'on fréquente les maisons closes. Le vernis avant tout,
il n'y a que ça de vrai. Seuls les dehors sauvent.
Le reste, c'est à dire tout ce qui n'est point d'ordre visuel, ce qui n'est
pas vestimentaire, ostentatoire, flatteur, bref tout ce qui n'est pas façade,
n'est que conceptions creuses.
Rien que des valeurs vides d'après les critères horizontaux de ceux qui adhèrent à ce cercle envié composé d'hommes prudents, secs, rangés, et dont je suis le plus digne représentant...
Celui des épiciers.
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