22 février 2025

14 - Les aires de repos

Plus mortelles que les anonymes localités perdues : leurs cimetières. Oubliés dans le cul du pays, ils sont le prolongement extrême de ces bourgs endormis.
 
Sinistres ces nécropoles décrépites du cul de notre territoire ? Pas tant que ça ! En fait ces terres d'inhumations plutôt que de me faire fuir, m'attirent.
 
Les cités moyennes avec leur population léthargique des dimanches d'ennui, leurs bars minables où traînent quelques habitués las, leurs rues mornes où sont échouées des petites existences sclérosées, leurs passants sans histoire errant aux heures ronronnantes de l'après-midi, sentent la mort, la vraie mort. Ces lieux figés de l'arrière-pays, avec leurs tombeaux séculaires où les destins se résument à un nom illisible, une épitaphe sobre et classique, longue et pompeuse ou brève et énigmatique, sont un refuge ironique, serein et joyeux, pas si morbide que ça, loin, très loin des morts-vivants dominicaux qui hantent les centres-villes des sous-préfectures.
 
Là, étendues pour l'éternité sous le marbre rédempteur, toutes les vanités de la province se sont tues et les consciences des trépassés se sont enfin élevées à la hauteur des causes cosmiques. Aux antipodes des aspirations "épicières" qui rongent les vivants. Flânant entre les sépultures, je prends la mesure des gloires villageoises : inconsistantes.
 
Sous la stèle, la médiocrité se transmute nécessairement en excellence. Les provinciaux qui furent particulièrement pitoyables au cours de leur vie, accèdent soudainement à la reconnaissance universelle une fois installés au fond de leur trou. Là, les banales moustaches deviennent augustes. Dans le secret des sépulcres définitivement refermées, les pharmaciens affectés ont l'âme désinfectée, les quincailliers clinquants sont plein d'éclat, les instituteurs studieux se reconstituent.
 
Débarrassés du fardeau de leur provinciale insignifiance, ils n'ont plus que des occupations célestes. Les os dans la fosse mais la tête dans les étoiles, ils ne laissent aux hommes que le témoignage de leur terrestre, regrettée ineptie.
 
Dans ces endroits pétrifiés de la France profonde, les destinées médiocres viennent s'échouer avec fracas.
 
Les ambitions locales les plus mesquines se heurtent aux portes de ces jardins de repos plus cruellement qu'ailleurs. Pour mieux édifier le visiteur averti. Ici la lame insolente du sort est plus aiguisée que sous d'autres cieux, bien que son allure soit fruste. Les têtes y sont tranchées par une Camarde en gros sabots et les défunts gisent là avec une involontaire ironie :
 
Alphonse TREPASSE, fils du célèbre Maréchal TREPASSE et maire de la commune UNTELLE, 1845 - 1902
 
Delphine DUPONT, institutrice dévouée, membre de la Défense de la langue Française 1856 - 1922  Albert MEUNIER, notaire de Nogent-le-Trou, Président d'honneur de l'Association régionale des Philatélistes 1858 - 1943...

C'est sur les tombes des coins les plus reculés de la capitale que la comédie humaine a gravé ses lettres de noblesse.

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