21 février 2025

4 - Abstinences et châtiments

Sa vertu consistait en des puérilités de vieille fille. Elle fréquentait avec assiduité les lieux austères, sombres, humides : caveaux, chapelles décrépites, presbytères aux relents d'hospice. Elle consultait des livres poussiéreux sans intérêt, s'abîmant frénétiquement dans la lecture de des vieux missels, assistait à toutes les messes.
 
Son honnêteté était légendaire. Elle ne sortait jamais le soir, ne portait que des vêtements de deuil, se détournait naturellement des hommes tant elle avait pris l'habitude de les mépriser depuis ses premières règles. Si bien qu'à quarante ans elle était devenue laide et acariâtre.
 
Un jour cependant, prise d'une sorte de fureur utérine propre aux hypocrites de son espèce, elle alla exhiber sa nudité sur une plage où nul ne la connaissait, loin de son village natal. Elle se délectait à l'idée d'éveiller de mâles ardeurs au-delà de son clocher.
 
Sèche, osseuse, sans forme, elle fit l'effet d'un repoussoir. Elle n'avait que de la peau et des épines. Rose dénuée de pétales, longue tige couverte de piquants, femme flétrie et anguleuse, sa carcasse sans appas provoquait le dégoût, la pitié, voire les quolibets. De cette créature accoutumée à l'abstinence, aux concerts des cloches d'églises, au silence des cimetières et aux murmures des confessionnaux, on ne voyait que les côtes qui ressortaient, la chair trop pâle, l'allure étriquée. Cette femelle était un squelette, un corps décharné. Même le Diable n'aurait pas voulu d'une si piètre compagne d'alcôve. Elle exposait ridiculement sa poitrine plate aux regards, se déhanchait maladroitement sur le sable, s'ébattait stérilement dans les flots comme si elle voulait rivaliser avec les beautés charnelles qui l'entouraient... Le spectre dansait, tandis que les Vénus doraient au soleil.
 
Elle retourna dans sa bourgade plus fielleuse que jamais, maudissant les éphèbes parce qu'ils n'avaient pas daigné poser leur oeil concupiscent sur ce qu'elle pensait être un "trésor préservé". Elle se consola en se plongeant de plus belle dans ses bréviaires, en usant entre ses doigts de momie ses sempiternels chapelets, en multipliant ses promenades morbides au bord des tombes. Ce qui la rendit encore plus disgracieuse, plus honnête, plus vertueuse, plus infréquentable.
 
Son existence fut un grand désert. La chasteté, la solitude, l'ennui furent ses compagnons de route, les seuls qu'elle admît. Elle mourut dans le plus parfait anonymat sans que l'affichage de son irréductible pureté ait reçu la moindre récompense. On l'inhuma en modestes pompes. Elle fut vite oubliée.
 
Ainsi en est-il du destin des laiderons vierges et acrimonieux.
 
Sur sa sépulture nul n'alla se recueillir. Sauf moi : je suis allé la visiter. J'ai éprouvé le désir de laisser sur sa stèle la trace éphémère de mon passage. Je me suis penché sur le marbre médiocre, solennellement.

Pour y déposer un crachat.

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