22 février 2025

23 - Le Cimetière de l'Ouest

Ce n'est pas le Père Lachaise non, mais les tombes sont profondes et paisibles, les allées grandes et mélancoliques, et l'horizon n'est qu'un vaste manteau de pierre, funèbre et solennel. Les monuments funéraires neufs -d'un goût douteux- chantent au soleil, tandis que les vieilles sépultures plus ternes des générations passés agissent comme autant de chandelles éteintes, ajoutant à la nécropole une atmosphère exquisément désuète. Ainsi se présente cet endroit fatidique du Mans, appelé le "Cimetière de l'Ouest".
 
J'errais dans ce jardin mortuaire, tantôt.
 
Je m'attardais dans les parties XVIIème, XIXème et début XXème siècle des lieux. Je déchiffrais des patronymes d'une époque révolue, à demi effacés sur les stèles. Il y avait des notables et des pauvres types, des ingénues et des grigous, des quidams dont nul sur le globe ne se souvient plus, des députés, d'anciens maires de la ville, des adolescents isolés avec des épitaphes sobres et austères ou au contraire chaudes, dégoulinantes de larmes vraies... Parfois des familles entières reposaient dans un seul tombeau avec juste l'identité des occupants, sans aucun regret gravé. Tous se côtoyaient dans la terre mancelle. Les défunts, jeunes et vieux, beaux et laids, insignifiants et glorieux, appartenant à une ère ou à un autre, ordures et saints, moi je les trouvais touchants, émouvants au fond de leur trou.
 
Je les rendais à la vie temporelle en somme, par mon seul regard. Je lisais leur nom, regardais leur demeure tombale, tentais de deviner qui étaient ces André, ces Hubert anonymes, ces Lucette, ces Marie d'un autre âge, cette famille Champion perdue dans la foule des autres trépassés... Ils avaient vécu à la surface du sol tous ces gens-là. Ils avaient aimé, souffert, espéré, mangé de la salade verte, bu de l'eau claire, du vin, joué aux cartes, haï leurs voisins...
 
Je songeais que lorsque ce sera mon tour de descendre dans la fosse, pâle, avec un rictus énigmatique et figé sur les lèvres ou alors avec un air tout banalement inexpressif, placide (car qui sait quelle sorte de visage donnera à chacun de nous la mort ?), les intestins inertes, les pieds définitivement alourdis, la tête droite, le corps semblable à un caillou, je songeais disais-je que lorsque ce sera mon tour de glisser là dans ce gouffre, alors moi aussi je deviendrai l'anonyme d'un cimetière, un inconnu du monde, une dalle illisible. Les siècles me rendront pareil à cette multitude muette couchée sous l'humus. Des humains oubliés de tous, jusqu'à leurs ossements.
 
Un étendu de plus parmi les milliards de gisants que compte notre planète.
 
Voilà ce que sera devenu le palpitant Raphaël Zacharie de Izarra de cette minute où je vous parle, et je ne m'en fâche point. Ainsi, égaux nous sommes. La poésie, les lettres, les vanités, les amours ratées, les attentes de bus, les rendez-vous importants, les courriers urgents, les affaires minables, les aveuglements des coeurs juvéniles, les classes redoublées, les comptes-rendus de l'employé à son patron, les soucis météorologiques avant les départs en vacance, les trains à ne pas manquer, les passages chez le coiffeur, les ascensions sociales, les descentes des pistes de montagne à ski, tout s'apaisera dans le caveau.
 
Visitez ces sites ultimes, vous qui vous imaginez immortels à force de ne jamais penser que l'heure de votre fin sonnera. Un 4 mars ou un 17 juin, peu importe. Mais un des 365 jours de l'année, de manière certaine. Explorez ces théâtres pétrifiés, vous qui avez tant de choses à faire, à voir, tant de personnes à aimer, à détester.
 
Attardez-vous sur les mausolées de ces mangeurs, de ces amants, de ces conducteurs de wagons, de ces chapeliers, de ces servantes, de ces vagabonds, de ces écoliers, de ces vieillards qui comme vous se croyaient impérissables.
 
La Camarde les a pourtant surpris. Maintenant ils sont dans l'antre éternel, dans le "Cimetière de l'Ouest" précisément. Et vous y serez vous aussi.
 
Vaniteux vivants, allez donc déambuler dans ces cadres suprêmes vous dis-je, et surtout prenez votre temps. Il faut que vous soyez imprégnés, hantés par le marbre.

Et puis lorsque vous aurez terminé votre promenade, alors -et c'est conseillé-, vous pourrez en toute joie vous enivrer de bon vin.

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