J’ai été élevé sous les ors d’un château oublié de la vieille province
française et dans la dentelle démodée d’un quotidien de mollesse et
d’insouciance.
Nourri des illusions éclatantes d’un passé idéalisé, je me suis vautré dans
l'adoration folle et vaniteuse, égocentrique et indécente de ma particule. On
m’a inculqué l’admiration de mes glorieux aïeux et laissé dans l’ignorance de
mon incompétence, de ma faiblesse, de mon néant.
Je suis une potiche lettrée à la voix de fausset, un marbre d’intérieur
sans expérience du dehors, un acharné donneur de leçons de morale dénué de
virilité. Persuadé d’avoir toujours raison sur toutes choses, surtout celles
dont je ne connais rien, une monstrueuse prétention suinte de ma mince personne.
Je rayonne de fausseté, pue la cancrerie. La spéculation stérile est mon
évangile. Je me crois dans la vérité, du haut de mes talons orthopédiques.
Mon salon est surchauffé et ma pensée poussiéreuse. C’est depuis mon
fauteuil couvert de soie que je juge et condamne, fais et défais le monde
extérieur, perçu de loin. Une réalité rêvée à travers le prisme de ma pure
cérébralité.
Je suis un bec fin, j’aime tout ce qui est raffiné et écoeurant, je suis
également un parleur, un théoricien, un frivole, un irresponsable, un insensible
évoquant les drames de mes domestiques avec moquerie, incapable de compassion.
Mais suis très attentionné à l'égard de ma collection de mouches ciselées
dans le métal précieux.
A travers ma peau blanche et lisse, transparaissent mes veines. Comme des
couleuvres endormies. A faire peur. Morbides, inquiétantes, funestes : on devine
ma santé fragile.
Je suis un sang bleu, un vrai, un dégénéré, une fin de dynastie, un
consanguin authentique bourré de tics.
J’ai l’estomac délicat, le front pâle, la joue creuse. Mes lèvres sont
rouges et mes doigts moites. Je suis une petite nature. Mon corps est grêle, mon
mental flasque. Vite découragé par l’effort, la facilité me donne des ailes.
Dernier des positifs, champion du négatif : je suis un anémié à la dent
féroce.
Souffreteux et tyrannique.
Je me plains pour des futilités, gémis une soirée entière pour une piqûre
de moustique, pleure parce qu’une goutte de crème anglaise a souillé le papier
sur lequel j’exerce mon art littéraire à la plume d’oie mais suis agacé par
l’importance que l’on accorde aux tragédies de ceux que je ne côtoie pas dans
mon univers feutré et étriqué. Je ne supporte pas que l’on monopolise les
regards sur d’autres que moi. La souffrance des gens, pour moi c’est du virtuel.
Je ne conçois la douleur que lorsqu’elle me concerne intimement. Celle d’autrui
ne me touche en rien, trop occupé que je suis à contempler la finesse de mon
épiderme transparent, signature innée et définitive de ce que je pense être ma
“hauteur azurée”.
J’ignore que je suis détestable mais suis heureux dans mon mirage de
préjugés et de perverse innocence.
Evidemment, j’ai une immense estime de moi-même. Je suis certain d'être
vénéré par ceux que, de bonne foi, je méprise de toutes mes forces. Et pour ne
pas me décevoir on me laisse le croire.
Né avec une cuiller en or dans la bouche, je mourrai dans des nuages
d’encens frelaté et de mensonges doux qui feront léger mon souffle ultime de
catarrheux guindé.
Celui que je destinerai à mon assortiment de nævus forgés dans une matière
plus rare que le taffetas, seul amour véritable de mon existence de larve
hautaine.
Je suis une fin de race.
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