Ce soir toute la gueusaille du village est réunie à la
salle des fêtes pour le bal annuel offert par l'État
français.
Il y a monsieur le maire trônant dans l'étable
républicaine, ivrogne notoire à peu près illettré qui remplit les actes
officiels avec des fautes de cancre de sixième. L'Eugène est à ses côtés, fier
comme un bouseux qu'il est sous prétexte que cette année la mairie l'a désigné
pour ranger les chaises et les tables des locaux. Il se prend pour le premier
adjoint le temps d'une soirée, pénétré de son auguste
insignifiance.
Il y a de la trompette dans l'air, du gros tambour,
des rires gras et des éclats de bouteilles de bière. Pourtant ici on boit du
rosé, une tradition de la bourgade. Enfin, on y mélange quand même le houblon et
le vin. C'est pas tous les jours 14 juillet !
Tandis que le drapeau tricolore flotte au-dessus des
fêtards, la Gisèle a des vapeurs crapuleuses et le Bertrand bégaye tout seul,
déjà ivre-mort alors que l'accordéoniste n'a pas encore donné le signal de
départ... Signes que la beuverie sera belle cette année.
Écoutons plutôt le chef de la commune qui prend la
parole en guise d'ouverture des festivités :
— Mes chers
concitoyens et administrés et néanmoins amis, cette année je ne serais trop
(SIC) recommander de prôner la modération en les lieux publics de cette buvette
que je vais avoir la joie de pouvoir en être à la tête au nom de la République
française. Il faut que je vais vous rabattre (SIC) les oreilles avec un espèce
de répétition forcée pour que vous comprenez qu'il faut pas aller conduire en
boivant trop...
Applaudissements, sifflets de joie, rires rauques
d'approbation !
— J'ajoute,
j'ajoute que pour faire bonne figure aux administrés qui boivront comme il faut
pas contre la loi, que la loi elle sera a leur regard vigoureuse de réprovation
! Qu'on se le dise et que la fête commence ! Vive la République, vive la France
et vive... !
L'accordéon en délire ne lui laisse pas le loisir de
finir son allocution ! Les hommes et les femmes forment aussitôt un amas
chorégraphique douteux, bancal, embaumé d'odeurs de transpiration, de friture et
de vinasse. Cette dernière étant exhalée avec d'odieuses
éructations...
Passons sur les détails ignobles de cette guinche et
faisons le bilan.
A deux heures du matin lorsque tout est fini, l'on
ramasse un comateux éthylique, un assommé, abandonne à leur sort deux assoiffés
dont le propre fils du représentant de la municipalité, trois endormis jusqu'à
l'aube dont un dans le fossé non loin du théâtre des réjouissances publiques,
devine deux futures avortées, trois dépucelages, quatre cocus, constate une
arcade sourcilière à recoudre et quelques dégâts matériels secondaires. Sans
compter les menues blessures par bris de verre.
Et pour finir, étendu dans un coin du bâtiment dédié
aux kermesses, le visage baignant dans une mare de pinard régurgité et mêlé du
tabac de son propre mégot écrasé mais néanmoins toujours collé à sa lèvre
inférieure, le premier magistrat du patelin.
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