26 février 2025

43 - Le père Mesnier

Dans certains coins de la province profonde, de tous temps on y déniche des tribus d'âmes arriérées. Le père Mesnier est un cas. Ce personnage singulier se distingue de ses concitoyens agrestes par ses frasques mondaines, ses moeurs parisiennes, ses délicatesses d'un autre monde. Mais aussi par ses outrances de philistin. Bien que depuis sa naissance il n'aie quitté son canton, on le prendrait pour un citadin. Ou pour un bourgeois en sabots. Ou pour un ours aux ailes de papillon... Le corps solide comme le roc, l'étrange volatile est incassable. Mais également inclassable. Un drôle de bipède en vérité.
 
Définitivement phallocrate, congénitalement efféminé, fantasque et sage, raisonnable et pervers, notre homme sait rallier quiconque à sa cause, laquelle se résume en deux mots : l'ail et la Lune. Amoureux fou de l'astre noctambule et passionnément versé dans la culture des liliacées, il ne mange nullement ces gousses qu'il trouve infâmes, ne veille en aucune façon sous les rayons de la planète blonde. Ce timbré de plaisantin présente une personnalité pour le moins paradoxale...
 
Les femmes représentent glorieusement un éternel sujet d'indifférence aux yeux de notre héros qui ne jure que par la Poésie ! Inculte, paresseux, gourmand, il n'a jamais ouvert aucun livre de sa vie. Ce qui ne l'empêche pas de postuler régulièrement pour une place à l'Académie Française dès que trépasse un immortel. Ni de jouer de la lyre dans les rues de son village tôt le matin.
 
Le père Mesnier va à la messe le mardi, avale des crêpes fort banales le dimanche, imite assez bien le cri de la pie tous les jours de la semaine. Chez lui, il y a des tableaux de maîtres, des vaches, pas de cochons, des poules rares et des faïences choisies. Il aime chrétiennement son épouse, chèrement les arbres, piteusement l'avoine, mais n'apprécie pas du tout le vin chaud.
 
Il collectionne le vent, l'eau de pluie, les fleurs fanées et aussi les lettres de grands écrivains avec qui il correspond assidûment depuis plus de trente ans.
 
Si vous le rencontrez un jour au détour de son clocher quelque part au fin fond de la France, n'hésitez pas à lui adresser la parole et même à lui parler fort, vu qu'il est un peu dur d'oreille, mais évitez surtout de converser avec ses voisins.

Ce sont de véritables anonymes, et de la pire espèce encore : rien que de pauvres haricots verts.

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